Journée table ronde : L'impact de l'intelligence artificielle dans la formation en design graphique
23 janvier 2026 | 9h00-17h00 | École de Design
Cette journée s'inscrit dans un contexte de grands bouleversements. C'est une belle occasion de réfléchir collectivement à ce que nous enseignons. À la manière dont nous l'enseignons. À la responsabilité que cela implique dans un contexte de transformation technologique rapide. À l'adéquation de notre formation avec la discipline telle qu'elle s'exerce aujourd'hui dans l'industrie.

Notre programme s'inscrit dans un continuum entre les formations collégiales et les réalités professionnelles. L'université a ici un rôle tout désigné pour offrir un espace de recherche, de création, mais aussi de réflexion critique face à des outils en perpétuelle mutation.

Le programme de design graphique et expériences visuelles que nous portons aujourd'hui a plus de 50 ans. En un demi-siècle, il a traversé de profondes transformations techniques et technologiques. De l'arrivée des ordinateurs personnels à l'émergence d'Internet, des logiciels aux mutations de l'infographie et des médias sociaux et j'en oublie, le programme s'est adapté sans jamais perdre le cap. Il a su conserver ce qui fait sa force : une approche académique et pédagogique fondée sur la créativité, la rigueur conceptuelle, la réflexivité et l'excellence du langage formel.

Dans un contexte où les outils et les pratiques évoluent très vite, nous avons choisi de réaffirmer notre orientation. Notre mandat est de former des professionnel·le·s capables d'aborder les enjeux contemporains de l'image, de la communication et de l'expérience visuelle, avec une base critique et créative. C'est ce choix qui guide encore aujourd'hui notre manière d'enseigner le design graphique.

Au cours des dernières années, nous avons repensé et procédé à une modification majeure du programme. Parallèlement, le corps professoral évolue et se renouvelle, apportant de nouvelles expertises et des perspectives complémentaires. Cette évolution est avant basée sur une vision commune du design. Une vision qui place l'empathie au cœur de la formation et rappelle que toute expérience visuelle commence par une relation humaine. Une vision qui forme des designers graphiques capables de discernement, de jugement et de prise de position. Des designers attentifs aux personnes, aux usages et aux contextes dans lesquels leurs images circulent. Et capables de concevoir des communications visuelles justes, sensibles et pertinentes, dans un monde en transformation. Si tu veux, je peux aussi en faire une version encore plus orale ou plus institutionnelle.

À l'École de design de l'UQAM, nous demeurons profondément attachés au «faire» et à la matérialité. Vous pouvez le constater dans les objets qui accompagnent cette journée : l'affiche de l'événement imprimée en sérigraphie, les cartons, les crayons — et pourquoi pas. Ces choix ne sont pas anecdotiques : ils témoignent de notre programme tel que nous le vivons au quotidien. Ils incarnent notre lien historique avec la culture matérielle du design, tout en embrassant pleinement l'ère numérique. Faut-il choisir ? Nous ne le croyons pas. Cette tension féconde entre le tangible et le numérique est à l'image de notre culture d'école. Depuis quelques années, l'arrivée de l'intelligence artificielle nous place devant un changement de grande ampleur. Si depuis les années 1970, on observait que la puissance des ordinateurs doublait environ tous les deux ans. Avec l'IA, cette progression se fait désormais en quelques mois.

Chaque outil d'IA que nous utilisons aujourd'hui est déjà en voie d'obsolescence au moment même où nous l'adoptons. Cette accélération modifie profondément notre rapport au temps, à l'apprentissage et probablement à la formation. Personne ne sait exactement quels seront les effets de l'IA sur la société, ni sur la création, ni sur le design graphique. Ce que l'on sait en revanche, c'est que la vague de l'IA est déjà là et change tout : faire comme si elle n'existait pas serait illusoire — et surtout risqué. Dans ce contexte, ignorer l'IA ne m'apparait pas une option crédible. L'adopter sans recul ne l'est pas davantage. Du point de vue de la formation, il nous semble donc essentiel de l'aborder de façon frontale. Plus on comprend l'IA, ses logiques, ses limites et ses biais, plus on est en mesure de bien s'en servir. Le design par data, tel que le suggère le titre de cette journée, pose une question centrale pour l'enseignement : s'agit-il d'une simple évolution des outils ou d'un déplacement plus profond du rôle du designer ? Lorsque l'IA agit à la fois comme outil de production et comme outil de conception, elle nous oblige à clarifier ce que signifie encore apprendre à concevoir, à formuler une intention et à exercer un regard critique. Dans ce contexte, les enjeux éthiques — droit d'auteur, droit à l'image, reconnaissance du travail créatif, provenance des données — ne sont pas secondaires. Ils doivent être pleinement intégrés à la réflexion sur l'IA.

Former au design graphique aujourd'hui, c'est aussi l'aider à développer sa capacité d'analyse, sa responsabilité, au discernement et à la prise de position. On me demande souvent si le programme de design graphique et expériences visuelles est encore pertinent avec l'arrivée de l'IA. Cette question en cache toutefois une autre, plus fondamentale : s'agit-il vraiment de savoir ce qui change, ou plutôt de se demander ce que le design graphique est censé faire — et ce que nous devons enseigner aujourd'hui, en 2026.

Face à l'IA, l'enjeu n'est peut-être pas tant la capacité à produire des images que la capacité à leur donner un sens. Là où les outils peuvent assister ou accélérer, demeurent des zones irréductibles : l'intuition, le jugement, la responsabilité et l'attention portée à celles et ceux à qui l'on s'adresse. C'est dans cet espace — entre technologie, intention et relation — que se situe le design graphique de demain. Communiquer par l'image, c'est transformer une intention, un message et une expérience humaine en une forme visuelle signifiante, lisible et responsable, destinée à entrer en relation avec d'autres humains. C'est dans cet esprit qu'est née l'idée de cette journée : créer un espace où enseignant·es, chercheur·ses et professionnel·les peuvent se parler, confronter leurs pratiques, partager leurs doutes, leurs expérimentations avec l'IA — ou leurs résistances. Plus les outils s'automatisent, plus la capacité à penser, à contextualiser, à juger et à donner du sens devient centrale. C'est précisément là que l'enseignement du design graphique conserve toute sa pertinence. Je vous souhaite des échanges riches, stimulants, parfois inconfortables — mais surtout nécessaires.

Sylvain Allard
Directeur du programme de design graphique et expériences visuelles
École de design (UQAM)


Collaborateurs, contributeurs :
Identité visuelle : Victor Percoco et Alicia Melançon (affiche, sérigraphie)
Documentation et soutien : Rodes Wesley, Julie Amyot, Joseph, Paolina Boulet-Flaminco
Organisation, coordination, logistique : Sylvain Allard
Rapporteur·e de l'événement : Joseph (?)